Inalco russe open 2024 Michel RAGONКонкурсный текст
Alfred Barthélemy évitait Henri Guilbeaux. Tout ce vert sur ses vêtements semblait moins de la coquetterie qu’une sorte de moisissure. Il trainait derrière lui un relent de décomposition. Son sourire, ses gestes, sa trop grande courtoisie, tout sonnait faux. Lorsqu’il vint demander à Fred de le suivre chez Lénine, qui le convoquait, Fred eu le sentiment désagréable de voir surgir un oiseau de mauvais augure.
Lénine habitait au Kremlin un logement modeste installé au rez-de-chaussée dans le corps de logis des chevaliers.
Dans le délabrement de Moscou, seul le Kremlin conservait sa splendeur.
Ses grandes murailles rouges et sa masse de dômes surplombaient la Moskova. Autant d’églises et de palais, intacts, alors que la ville tombait en ruine, surprenaient Fred et le choquaient. Il ne comprenait pas que la Révolution préserve avec tant de soin un luxe inutile. Pourquoi Lénine s’obstinait-il à sauvegarder le passé artistique alors qu’il s’acharnait à détruire la société traditionnelle ? Pourquoi, si la religion était néfaste et devait être proscrite, protéger cet invraisemblable entassement d’édifices d’une richesse ostentatoire ? Fred avait visité la cathédrale de l’Assomption, lieu du couronnement des tsars, la cathédrale des archanges où l’on voyait les tombeaux des grands ducs. Pourquoi cette dévotion pour la dynastie, alors que l’on avait massacré les derniers Romanov ? Devant ces châsses, ces candélabres, ces lustres, ces iconostases, ces anges ailés, ces vierges mères, ces saints à auréole, toute cette débauche d’or, d’argent, de pierreries, Fred demeurait stupéfait, au seuil d’une religion inconnue où tout lui paraissait mystère et affabulation.
(Michel Ragon, La Mémoire des vaincus,
Éditions Albin Michel, livre de Poche, 1990, p. 151)